Tribune – Tu n’as qu’à te trouver un boulot de serveur!

Tribune de Sarah Neumann parue dans l’édition du 2 décembre 2020 du 24 Heures

Quel·le artiste n’a pas entendu cette phrase, dans une période où les engagements se faisaient rares?

Une recommandation pourtant dénigrante pour deux professions. Aucun établissement ne privilégiera l’engagement d’un musicien à celui d’un professionnel de la restauration pour assurer un service de qualité. Dans une période difficile, un comédien me racontait avoir cherché, sincèrement et avec application, une activité rémunératrice hors des scènes. Mais du haut de ses 40 ans, dont quinze passés sur les plateaux, aucune de ses offres n’était retenue. Trop vieux pour un job d’étudiant, et surtout largement intégré dans un autre emploi, où l’alternance d’engagements denses et de creux est la norme. Un emploi dont aucune assurance sociale ne prend réellement en compte les particularités d’organisation.

Artiste, serveu·r·se: deux métiers qui requièrent donc des compétences différentes. Mais qui rencontrent des similitudes frappantes: un revenu bien au-dessous du salaire médian suisse, des horaires à contretemps du reste de la population, enfin la vocation de servir une expérience sensorielle et de réunir les gens. Ils ont aujourd’hui un nouveau point commun: se retrouver orphelins d’exercer. Ils n’avaient qu’à prévoir des bas de laine? Impossible: leur salaire ordinaire couvre à peine l’achat des socquettes.

Parce que ce qui nous manque si fort aujourd’hui, c’est de vivre ensemble des moments autour d’une table ou dans un lieu culturel, nous devons protéger ces métiers suspendus. Ils n’ont pas le temps d’attendre. C’est à la fin du mois, et de chaque mois suivant, qu’ils doivent être accompagnés, pas en 2021. Au nom des discussions, des réflexions, des larmes et des rires que nous avons échangés en leurs murs, nous ne pouvons pas les laisser sombrer dans le désespoir. Les spécificités de ces métiers si différents, qui ne peuvent se suppléer l’un à l’autre mais qui nous sont l’un et l’autre essentiels, doivent être prises en compte.

Situations difficiles

Pour cela il convient d’entendre celles et ceux qui les exercent. Les associations professionnelles s’engagent sans compter depuis des mois. Il faut saluer l’énorme travail d’accompagnement et de soutien qu’elles effectuent, en sus de leur fonction de défense d’une corporation. Devenues malgré elles des hotlines de crise, elles font face aux situations individuelles difficiles, rassurent leur communauté professionnelle, tentent de la tenir informée sans répit.

Il est temps de les mettre en lumière, ainsi que les plus petits de leurs membres, ceux qui n’ont pas de réserves, pas de ressources d’exploitation et qui sont les plus à même de dire ce dont ils ont besoin aujourd’hui. Les métiers de la culture comme ceux de la restauration ont besoin de tribunes médiatiques et politiques. Il faut les impliquer dans la définition des soutiens mis en place. Ils connaissent leur boulot.

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